Rome-Ecône – Déclarations de Mgr Fellay


Depuis plusieurs semaines, Mgr Bernard Fellay nous inonde d’interviews et de commentaires en tous genres sur les rapports de la FSSPX avec Rome. Son discours n’a pas toujours été celui que nous entendons à présent. Voici de quoi nous rafraîchir la mémoire. Par la même occasion, la démonstration sera faite : le libéralisme transforme les hommes.

 

Ne suffit-il pas que Rome nous reconnaisse tels que nous sommes ?

Nous avons exposé au cardinal Castrillon (le contenu) de la lettre de Mgr Lefebvre adressée au cardinal Ottaviani, un an après le Concile. Nous avons montré, en commentant cette lettre, comment Monseigneur décrivait admirablement les conséquences du Concile sans parler d’abus, sans parler de déviation, mais comment le Concile – tel qu’il s’est passé – conduit à la crise que nous vivons… Et j’ai continué en disant : « Si vous voulez sortir de cette crise, oubliez un instant la Fraternité, occupez-vous de résoudre cette crise ! La crise résolue, la Fraternité ne sera plus un problème pour vous »… Cependant bien évidemment, avant de faire ce pas, il nous faut essayer de comprendre pourquoi tout à coup Rome nous demande cela, où Rome veut-elle aller, et quel est le but qu’elle poursuit dans ce changement de tactique. Il est assez clair que Rome, le Pape voudrait régler les affaires de la Fraternité, si je puis parler ainsi, et dans leurs perspectives, rapidement. De notre côté, nous avons toujours insisté pour dire qu’avant un règlement pratique il fallait éliminer les principes qui sont d’une part générateurs de la crise, et qui d’autre part nous tueraient si nous les acceptions. Ainsi nous ne pouvons absolument pas accepter.1

Il est clair que nous ne signerons pas d’accords si les choses ne sont pas résolues au niveau des principes. C’est pour cela qu’il faut des discussions approfondies : nous ne pouvons pas nous permettre des ambiguïtés. Le problème de vouloir faire des accords rapidement, c’est que forcément ils seraient bâtis sur des zones grises, et qu’à peine signés la crise resurgirait violemment de ces zones grises.2

On nous dit aujourd’hui : « Vous avez un charisme propre qui est celui de la Tradition ». Nous refusons cette expression car il n’est pas vrai que c’est notre charisme propre, c’est le charisme commun de l’Eglise. Cette messe n’est pas que la nôtre, c’est la messe de l’Eglise. L’ensemble du monde catholique a le droit d’en bénéficier.3

 

Mais n’est-il pas vrai que Rome veut reconnaître la Tradition ?

La réalité se fera bien vite sentir. Très probablement trop tard. Ils pensent encore que de la part de Rome, c’est la reconnaissance de la Tradition. Alors que le contraire vient de se passer. Une partie de la Tradition, un mouvement traditionnel, a accepté, avec quelques réserves, certes, la réalité post-conciliaire. Rome estime le pas suffisant. On doit d’ailleurs remarquer que pour la première fois, on a fait d’un Concile non dogmatique un critère de catholicité déterminant… Nous avouons ne pas comprendre comment, dans la situation que nous vivons, Campos ait pu si légèrement se lancer dans cette aventure sans prendre ou demander aucune mesure protectrice.

De plus, il faut bien distinguer un manque à la vertu de foi elle-même, d’un défaut dans la confession publique de la foi qui est nécessaire dans certaines circonstances comme l’a si bien rappelé Mgr de Castro Mayer le jour des sacres. Or une prévarication comme celle d’Assise réclame cette confession publique… que nous n’avons pas entendue venant de Campos.4

 

Mais Rome nous accorde bien les garanties canoniques nécessaires !

Cette forme canonique de Campos, dans l’abstrait, est splendide. C’est la concrétisation qui pose un sérieux problème; le problème de fond est celui-ci – je schématise quelque peu: nous sommes en présence de deux camps opposés lesquels sont en conflit; à un moment donné, l’un des camps avance une proposition de paix. Ainsi donc, Rome a proposé la paix en disant: « Ne considérons plus les problèmes de doctrine, c’est trop compliqué pour l’instant, orientons-nous vers une solution pratique ». Autrement dit, on laisse le problème, et on fait comme s’il n’existait pas. Ils ont appelé cela une solution. Et Campos a accepté. Dans le concret, qu’est-ce que cela implique? Nous sommes en présence de deux groupes opposés qui, tout d’un coup, s’unifient et ne font donc plus qu’un. Forcément, l’un dominera l’autre. Celui qui domine, c’est le plus fort, et puisqu’en même temps il y a un mouvement de soumission à Rome, celui qui domine, c’est Rome, c’est l’Eglise actuelle. Cette Eglise actuelle est régie par des principes, par un ensemble disciplinaire qui fait aller l’Eglise dans une direction bien précise. Cette direction bien précise, c’est l’immense flou qu’on appelle l’esprit de Vatican II. Faire un accord tel qu’il a été fait implique qu’on se mette dans le mouvement de Vatican II, qu’on se mette dans ce flux qui meut l’Eglise conciliaire… L’évolution est spectaculaire. Une leçon s’en dégage: lorsqu’on se met volontairement et avec une volonté de non-défense dans un milieu complètement différent et même contraire à ses propres principes, on finit par avaliser les principes opposés. A Campos, il n’a pas fallu un an pour en arriver là. Ils ont fait en un an ce que la Fraternité St-Pierre a fait en dix ans…5

 

On parle même de reconnaissance unilatérale, sans aucune contrepartie.

On pourra dire tout ce que l’on voudra : le 18 janvier 2002 à Campos il n’y a pas eu seulement une reconnaissance unilatérale de Campos par Rome, comme certains prétendent, mais il y a une contrepartie : la complicité du silence. Et d’ailleurs comment pourrait-il en être autrement ? Il est évident que maintenant, Campos a quelque chose à perdre et qu’ils ont peur de perdre ce quelque chose, et que pour ne pas perdre cela, c’est le chemin d’une compromission qui a été choisi. « Nous les Brésiliens, nous sommes des hommes de paix. Vous les Français, vous vous battez toujours. » Pour avoir la paix avec Rome, il faut cesser de se battre. On ne regarde plus la situation globale de l’église, on se contente de se satisfaire du geste romain à un tout petit groupe de 25 prêtres pour dire que la situation de nécessité n’existe plus dans l’église, car avec l’octroi d’un évêque traditionnel, une nouvelle situation de droit a été créée… À cause d’un arbre on a oublié la forêt… Dans ce contexte, la nouvelle messe elle-même y trouve son compte. On abandonne les 62 raisons qui rejettent la nouvelle messe, on trouve que si elle est bien célébrée, elle est valide… (ce que personne ne nie chez nous, mais là n’est pas le problème). On ne dit plus qu’il ne faut pas y assister parce qu’elle est mauvaise, dangereuse… Pour l’ancienne, mais pas contre la nouvelle. Pour la Tradition mais pas contre la Rome moderne. « Nous soutenons que le Concile ne peut pas être en contradiction avec la Tradition » vient de déclarer Mgr Rifan à une revue française, Famille chrétienne. Et pourtant, de ce Concile, un fameux cardinal avait dit qu’il était le 89 dans l’église. Et Mgr de Castro Mayer… Ainsi, petit à petit, le combat s’estompe et on finit par s’accommoder de la situation. À Campos même, tout ce qui est positivement traditionnel est conservé, certes, donc les fidèles ne voient pas de changement, sauf les plus sagaces, qui remarquent la tendance à parler davantage et respectueusement des déclarations et événements romains actuels en omettant les mises en garde d’autrefois et les déviations d’aujourd’hui ; le grand péril est alors de finir par s’accommoder de la situation et de ne plus essayer d’y remédier. Pour nous, avant de nous lancer, nous voulons la certitude de la volonté de Rome de soutenir la Tradition, les marques d’une conversion…6

 

Mais maintenant, Rome semble même accepter qu’on puisse discuter le Concile !

Faut-il y voir un dilemme pour Rome : résorber le « schisme de la Tradition » en l’acceptant, alors que cette dernière s’est montrée jusqu’ici exclusive et condamnatoire (et donc accepter qu’elle a raison contre la Rome moderniste) ou continuer dans la ligne des réformes ? Très manifestement, la ligne des réformes est maintenue comme principe intangible et irréversible. Donc la condition que Rome doit poser pour l’acceptation d’un mouvement traditionnel est l’accord de principe du Concile (on peut discuter sur les nuances et certaines conclusions). C’est le pas obligé. C’est l’entrée dans le pluralisme sous apparence de reconnaissance de la part de Rome, qui est imposé, ce n’est pas le retour de l’Église conciliaire à la Tradition.7

 

Rome ne dit-elle pas aujourd’hui que nous pouvons avoir notre opinion sur le Concile ?

Si Rome est disposée à nous recevoir et même nous y invite, c’est dans cette nouvelle perspective large et pluraliste qui accepte que des points de vue contradictoires puissent coexister (puisqu’elle ignore la contradiction). Il ne s’agit pas ici d’opinions divergentes acceptables et qui font la richesse de l’Eglise dans leur diversité. Il s’agit d’une pensée non catholique qui veut à tout prix se faire accepter par et pour tous. La foi catholique par contre est exclusive, comme toute vérité ; elle ne peut accorder de droit à son contraire, même si des circonstances extérieures en vue du bien commun demandent parfois la tolérance. L’esprit catholique qui découle de cette foi est exclusif, lui aussi, et il est incompatible avec l’esprit du monde.8

 

N’est-ce pas là ergoter sur des détails de vocabulaire ?

Ce sont des actes, des faits, des déclarations proprement scandaleux qui nous ont obligés à un refus des nouveautés et à un attachement redoublé à l’enseignement et à la discipline pluriséculaires de l’église catholique romaine, notre Mère. La simple exposition de faits — par exemple la visite du pape à la synagogue ou à la mosquée, le baiser du Coran, les libations de la forêt du Togo, la réception du tilac en Inde, gestes qui ont profondément scandalisé les catholiques dans leur foi – ne veut pas dire que nous nous érigons en juge au-dessus du Saint-Siège. Il en est de même pour maints déclarations et documents. Ou bien alors, il faut renoncer tout simplement à penser…9

Le moderniste est assez habile pour ne pas parler d’opposition. Il présente cela comme un enrichissement d’une pauvreté maintenant dépassée par les nouveau concepts. Presque tous les termes : Rédemption, grâce, Révélation, sacrement, mystère, reçoivent une nouvelle acception.10

Nous souhaitons cette discussion, mais encore une fois sur le plan doctrinal. Il est impossible d’envisager un débat sérieux en faisant l’impasse sur les questions de fond. Ne serait-ce que pour bien définir les mots que nous employons, et être certains que nous nous entendons, au-delà des mots, sur les mêmes réalités. Nous ne voulons pas de ce « consensus différencié », dans le cadre de « l’unité dans la pluriformité » au nom de laquelle le cardinal Kasper mène ses discussions avec les protestants. Ces expressions ambiguës, ces véritables contradictions dans les termes montrent à l’évidence que l’œcuménisme conciliaire fait fi des exigences doctrinales, et plus simplement encore des exigences de la logique. Que diriez-vous d’un accord fondé sur la reconnaissance d’un « consensus différencié », ou de « différences consensuelles » ?11

 

Mais on ne peut pas refuser les avances de Rome ?

Je vois des tentatives très marginales mais dangereuses de vouloir faire croire que, subitement, c’est si facile de faire un accord avec Rome et que tout ira bien. C’est là une chimère, c’est vivre hors de la situation réelle de l’Eglise.12

On objectera peut-être que nos arguments sont bien faibles, subtils et ne font pas le poids devant l’offre romaine de régulariser notre situation. Nous répondons que la considération abstraite, in abstracto, de la proposition d’Administration apostolique est aussi magnifique que le plan d’une très belle maison proposé par un architecte. La vraie question et le vrai problème ne se situe pas là mais dans le concret : sur quel terrain la maison sera-t-elle construite ? Sur les sables mouvants de Vatican II ou sur cette pierre de Tradition qui remonte au premier des Apôtres ? Pour assurer l’avenir, nous sommes obligés de demander à la Rome d’aujourd’hui la clarté sur son attachement à la Rome d’hier. Lorsque les autorités auront clairement réaffirmé dans les faits et seront revenues effectivement au « Nihil novi nisi quod traditum est », alors « nous » ne constituerons plus un problème. Et nous supplions Dieu de hâter ce jour où toute l’église refleurira, ayant redécouvert le secret de sa force passée, libérée de cette pensée dont Paul VI disait « qu’elle est de type non catholique. Il se peut qu’elle prévale. Elle ne sera jamais l’église. Il faut qu’il reste un petit troupeau, aussi infime soit-il. »13

Il ne nous est pas nécessaire de chercher à découvrir une intention, les faits parlent d’eux-mêmes : il y a tentative de division bien réelle ; elle dicte sans hésiter notre attitude : mettre de la distance. Dans de telles circonstances, la discussion n’est pas raisonnable, elle est imprudente, impossible.14

 

La critique des erreurs est-elle vraiment nécessaire dans notre combat ?

Le combat pour la Tradition que nous menons à la suite de Mgr Lefebvre depuis maintenant plus de 30 ans inclut nécessairement la critique des erreurs qui sont à l’origine de la crise actuelle. Ce travail de critique théologique avait été entrepris par notre fondateur lui-même, et n’a jamais fait défaut ; il est peut-être même plus nécessaire aujourd’hui où l’on voit ces erreurs produire de plus en plus de fruits empoisonnés…15

Ne faudrait-il pas être plus diplomatique, en tout cas plus
pragmatique ?

A mon sens, c’est être pragmatique, en tout cas réaliste et efficace, que de vouloir donner à une discussion de solides bases, et ces bases, qu’on le veuille ou non, sont doctrinales. Pragmatisme n’est pas synonyme de “politique de l’autruche”, cette cécité volontaire sur les questions de fond ne peut déboucher que sur un “dialogue de sourds», voire un “marché de dupes”. Les mêmes réalités dramatiques s’imposent à tous, au pape comme à nous. Nous sommes dans un état d’apostasie silencieuse, dont il faut sortir par un recours à la Tradition de l’Eglise. La réponse à l’apostasie silencieuse doit se faire entendre d’une voix forte et claire. Devant l’ampleur du mal, on ne peut se contenter de demi-mesures inefficaces et, en définitive, complices du mal qu’elles calment sans jamais vouloir l’éradiquer.16

 

En ces temps de confusion, Rome nous veut pourtant du bien !

La Rome d’aujourd’hui d’un côté donne la messe traditionnelle ou semble la donner. jusqu’à un droit exclusif, et de l’autre côté insiste pour qu’on célèbre la nouvelle ! … Et cette même Rome qui d’un côté semble vouloir nous donner cette reconstruction d’un tissu chrétien, d’un autre côté affirme péremptoirement que c’est en l’abandonnant que l’on est en harmonie avec l’Evangile et que l’on retrouve le patrimoine de l’Eglise. Tout est sens dessus dessous, mes bien chers frères. Il est évident que dans un tel état des choses il est vraiment prescrit de s’abstenir. Ce n’est pas le moment de courir dans une espèce de fuite en avant. Non !17

La conjonction, à quelques jours près, de la reconnaissance de Campos par Rome, que certains pensent être une reconnaissance de la Tradition, et de la journée d’Assise, qui est à l’extrême opposé de la Tradition présente une telle contradiction qu’elle nous oblige à un regard approfondi ; la démolition systématique de tout ce qui est traditionnel dans l’Eglise depuis le concile Vatican II impose une cohérence logique dans l’œuvre entreprise. Avant de saluer la reconnaissance de Campos comme un retour de Rome à la Tradition, nous sommes obligés de nous demander si cet événement ne peut pas aussi, ne doit pas aussi, être inséré dans la logique post-conciliaire: et précisément la journée d’Assise fournit un argument probant en faveur de cette thèse. Si la Rome post-conciliaire est capable de réunir tant de religions, on peut même dire toutes les religions, pour une cause commune religieuse, comment ne pourrait-elle pas aussi trouver une petite place pour la Tradition ?18

Il y a ainsi un mélange incompatible d’ancien et de moderne, du moins c’est ainsi que nous le voyons, à la lumière de la Tradition. Mais l’esprit moderne, pour qui le principe de non contradiction est sublimé ne l’entend pas comme nous : il absorbe les deux éléments antagonistes. Il accepte le contradictoire ; à une condition cependant : que l’ancien renonce à le rejeter, qu’il renonce à l’exclusivité.19

 

Mais aujourd’hui, Rome nous appelle au secours !

Si Rome nous appelle comme des pompiers pour aider à éteindre le feu, nous ne refuserons pas, mais avant de nous engager dans le brasier, nous osons demander que l’on coupe le gaz, source de l’incendie.

Mais au fond, la raison de l’approche romaine est autre.

Du côté de Rome, la préoccupation du moment est le souci d’unité. Tous les efforts œcuméniques sont là, les actes audacieux, surprenants, scandaleux se succèdent pour essayer de rapprocher les chrétiens désunis, déchirés. La résolution de dépasser les différents doctrinaux par des actes liturgiques communs est très expressive de la nouvelle attitude œcuménique. Elle fait sérieusement penser à une volonté de relativiser les problèmes de la pensée au profit de la vie. Dans tous les cas, la volonté de dépasser les problèmes doctrinaux par l’action est explicite. C’est probablement ici qu’il faut voir le motif de l’approche faite par le Vatican depuis l’automne passé.

On nous propose une solution pratique qui ne s’arrêterait pas aux points disputés. Sans nier la réalité de ceux-ci, sans refuser que ces questions soient traitées plus tard, on nous invite a « réintégrer le bercail » sans plus tarder. On nous offre comme signe de bienveillance une solution en soi acceptable, en fait une situation qui nous conviendrait parfaitement du point de vue pratique.

Et pourtant, nous devons refuser l’offre. Pour les raisons suivantes : toute notre histoire montre combien nous sommes un signe de contradiction, combien notre simple existence suscite de réactions parfois très violentes, haineuses de la part de catholiques, surtout de la hiérarchie. L’attitude de maints évêques, prêts à tous les œcuménismes d’un côté et à une dureté sans nom envers nous d’autre part, jure profondément.

Nous souffrons de cette situation dans presque toutes nos familles divisées. Mais cette division ne peut pas se résoudre par un simple accord pratique ; nous sommes porteurs de cette contradiction sans le vouloir et un accord pratique ne changera pas cette situation. C’est ailleurs qu’il faut résoudre le problème. Au fond, Rome ne comprend pas notre attitude envers la nouvelle messe et les réformes ; elle considère cela comme la manifestation d’un esprit borné, figé.

Et lorsque nous essayons d’aborder la question de fond, nous nous retrouvons de nouveau devant un mur : on ne nous permet pas de parler contre les réformes, contre le concile ; on tolérerait certes une mise en question limitée, mais certainement pas l’ampleur et la gravité de nos remarques.

Autrement dit, si nous acceptions aujourd’hui la solution de Rome, demain, nous nous retrouverions exactement avec les mêmes problèmes.20

 

Faut-il donc rester encore séparés ?

Pour nous, qui sommes et qui voulons rester catholiques, la séparation apparente est d’importance mineure en comparaison avec le problème majeur qui secoue l’Église et dont nous sommes bien malgré nous un signe bien marquant. Pour Rome, régler la question de l’apparente séparation est de premier ordre et c’est elle qui doit être d’abord réglée ; on parlera après des questions doctrinales. En faisant cela, Rome a effectivement changé de position par rapport a nous, elle cherche effectivement une solution, mais pour nous, elle passe à côté. Nous sommes certainement désireux de voir la fin de cette crise, nous sommes certainement désireux de voir l’opposition à Rome arriver à sa fin, mais cela suppose une autre approche de la question.

L’incompréhension de notre position de la part de Rome est telle que demain nous aurions à subir exactement le même traitement que la Fraternité Saint-Pierre, muselée, conduite là où elle ne voulait pas aller, lentement mais sûrement : vers Vatican II et la réforme liturgique. Si la Fraternité Saint-Pierre et les autres mouvements Ecclesia Dei arrivent encore à survivre, tant bien que mal, c’est bien à notre attitude résolue qu’ils le doivent.21

 

Mais une telle attitude ne conduit-elle pas au schisme ?

Tous nous désirons l’unité de l’église, unité qui commence dans la foi, qui est continuée autour de Pierre qui confirme ses frères, consommée dans l’union à Jésus hostie. Tous, pour conserver cette unité, nous avons dû au nom de notre conscience catholique, nous écarter et refuser de prendre cette autoroute large et facile que proposent les réformes. C’est pour soulager nos consciences que nous sommes là où nous sommes et celles-ci ne seraient pas du tout soulagées si nous nous lancions précipitamment sur un chemin que nous avons refusé pendant trente ans… pour rester catholiques. C’est au nom de la foi de notre baptême, c’est au nom des promesses de notre baptême auxquelles nous avons promis de rester fidèles que nous disons non à tout ce qui n’assure pas la sécurité de notre salut. C’est là notre droit, c’est là notre devoir.22

Nous désirons profondément l’unité du Corps Mystique ; la prière de Notre-Seigneur « Que tous soient un » est bien aussi notre programme, mais si la pratique de la charité aide beaucoup et peut faire progresser avantageusement la cause de l’unité, ce n’est qu’au moment où l’accord des intelligences s’est établi que l’unité des volontés vers la fin commune et appréhendée comme telle se réalise.23

 

Les communautés reconnues actuellement ne seraient pas restées fidèles ?

Nous pouvons le constater en examinant les développements de Campos… Campos, par son mentor Mgr Rifan, clame à tous vents que rien n’a été changé, que les prêtres de l’Administration apostolique sont restés aussi traditionnels qu’autrefois, et c’est d’ailleurs l’essentiel de ce qui leur a été accordé, et la raison de leur adhésion à la proposition romaine : la ratification de la position traditionnelle. Voici ce que, de notre côté, nous avons pu remarquer… Voici donc un certain nombre d’éléments de cette nature. Sur le site internet de Campos se trouve exposée la position de Campos sur la question brûlante de l’œcuménisme. Or sur cette question est affirmée l’adhésion au magistère du passé comme du présent. On y trouve des citations de Mortalium Animos de Pie XI, côtoyant Redemptoris Missio de Jean-Paul II. Force est de constater qu’un choix a été opéré : on cite des passages traditionnels, on ne dit mot des autres, de ceux qui introduisent des perspectives toutes différentes sur la question. On y lit : « Comme nous sommes catholiques, nous n’avons pas de doctrine propre et spéciale. Notre doctrine est exclusivement celle du Magistère de l’église dont nous publions les extraits de quelques documents anciens et nouveaux se référant surtout à quelques points de la doctrine catholique qui courent aujourd’hui un péril plus grand. » Cette attitude de duplicité implicite est devenue comme la norme dans la nouvelle situation dans laquelle ils se trouvent : on souligne les points du pontificat actuel qui paraissent favorables, on passe sous un révérencieux silence ce qui ne va pas… Pour résumer, nous devons affirmer de Campos, malgré leur récrimination, que lentement, sous la conduite de leur nouvel évêque, ils se moulent dans l’esprit conciliaire. Rome n’en demande pas davantage pour l’instant.24

 

Un exemple pour résumer ?

En voici une illustration toute récente : à Fatima s’est tenue une nouvelle réunion interreligieuse au début du mois d’octobre. C’est Assise qui continue. Cette fois-ci au cœur d’un sanctuaire marial. On y a annoncé la construction d’un grand temple pluri-religieux. Cette entreprise se déroule sous l’égide du Vatican et de… l’ONU. Nous nous demandons bien comment un accord serait possible dans de telles circonstances. Comment pourrions-nous passer sous silence de telles aberrations ? Nous refusons tout accord différencié, nous affirmons la contradiction entre le vrai et le faux, et notre ferme volonté de n’avoir nullam partem1 avec une telle entreprise, car, tout simplement, nous voulons rester catholiques. C’est avec horreur et dégoût que nous nous distançons d’une telle façon de voir l’église et de vivre la “communion”. Comment peut-on prétendre que la “Rome” moderniste aurait changé, qu’elle deviendrait favorable à la Tradition ? Quelles illusions !25

Tant que les autorités romaines laissent faire de pareilles abominations, ou pire, les soutiennent, elles s’éloignent de tout accord avec la tradition. Jamais nous ne nous plierons à de tels affronts faits à notre Mère du Ciel, à la Mère de Dieu. L’on se demande parfois si non seulement la foi, mais même le bon sens n’aurait pas été perdu. Deus non irridetur. De Dieu, on ne se moque pas. De tels actes demandent réparation.26

 

Rome n’aurait donc jamais évolué à notre égard ?

Il est vrai que, depuis l’an 2000, sous l’impulsion du cardinal Hoyos, un changement d’attitude s’est manifesté du côté de Rome vis-à-vis de la Tradition. Mais parlons franchement : il s’agit d’un changement d’attitude pratique, rendu manifeste par des entrevues et des échanges de courriers ; mais il faut constater que cela n’a modifié en rien le déferlement des erreurs post-conciliaires…27

 

Ne peut-on pas parler de changement profond à Rome ?

Il reste évident que les principes qui gouvernent la Rome actuelle sont bien toujours ceux de l’actualisation du Concile telle que nous avons pu l’expérimenter durant les quarante dernières années. Dans les documents officiels et la ligne générale, nous ne voyons pas de remise en question de fond sur ces principes ; bien au contraire, on nous rabâche que le mouvement engagé par Vatican II serait irréversible, ce qui nous oblige à nous demander d’où provient le changement d’attitude à notre égard.28

 

Le pape a tout de même affirmé que nous sommes catholiques, certes en chemin vers la pleine communion. N’est-ce pas positif ?

La réponse se trouve tout d’abord, sans exclure d’autres explications, dans la vision pluraliste et œcuménique qui règne désormais dans le monde de la catholicité. Or cette vision finit par faire côtoyer tout le monde sans requérir désormais plus aucune conversion, comme l’a dit le Card. Kasper au sujet des orthodoxes et même des juifs. Il devient évident que dans une telle perspective, on trouvera aussi une petite place pour la Tradition, mais… Une telle vision, nous ne pouvons pas l’accepter, pas plus que le maître d’école ne pourrait accepter de pluralisme en mathématique.29

 

Alors, qu’attendez-vous de Rome ?

J’ai conclu auprès des autorités romaines en disant : « Si vous voulez regagner notre confiance des paroles ne suffiront pas, il faut des actes. Il faut une reprise en main. Il faut condamner ce qu’il faut condamner, les hérésies, les erreurs. Qu’il s’agisse de la foi, qu’il s’agisse de la morale, de la discipline, qu’il s’agisse de la liturgie, il faut que ces actes de condamnation soient connus. Cela dit, il faut aussi des actes positifs. Il faut que la vie catholique qui actuellement est rendue impossible dans l’Église officielle, que la vie normale, traditionnelle soit rendue possible de nouveau. Et cela ne peut se faire qu’en favorisant la Tradition ».30

Il faudra donc, pour résoudre le problème, que les autorités romaines manifestent et expriment de façon nette, en sorte que tout le monde comprenne, que pour Rome il n’y a pas 36 chemins pour sortir de cette crise, qu’il n’y en a même qu’un seul de valable : que l’Église retrouve pleinement sa propre Tradition bimillénaire. Du jour où cette conviction sera claire chez les autorités romaines, et même si sur le terrain tout est loin d’être réglé, des accords seront très faciles à réaliser.31

Un jour viendra, nous en sommes absolument certains, où Rome reviendra à SA Tradition, où elle la remettra en honneur, et nous appelons de tout notre cœur ce jour béni. Mais pour l’heure, nous ne sommes pas encore si avancés, et toute illusion serait mortelle pour notre société.32

 

Ces paroles datent de quelques années. Aujourd’hui, ne peut-on pas constater que la situation a évolué ?

La situation de l’Eglise est une véritable catastrophe, et le pape actuel fait que son état est 10.000 fois pire… Quand on voit ce qui se passe maintenant [sous le pape François], nous rendons grâce à Dieu, nous rendons grâce à Dieu de ce que nous avons été préservés de toute sorte d’accord l’an dernier. Et nous pouvons dire que l’un des fruits de la croisade [du rosaire] que nous avons faite, c’est que nous avons été préservés d’un tel malheur. Dieu merci.33


  1. Sermon de Mgr Fellay, le jeudi 2 février 2006, à Flavigny. 

  2. Entretien de Mgr Fellay à Fideliter (n°171 de mai-juin 2006). 

  3. Mgr Fellay. Entretien du 30 mars 2003 (Dici n°74). 

  4. Mgr Fellay. Au sujet de Campos : le mot du Supérieur Général – 2 mars 2002. 

  5. Mgr Fellay. Entretien du 30 mars 2003 (Dici n°74). 

  6. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°63 de janvier 2003. 

  7. Mgr Fellay. Au sujet de Campos : le mot du Supérieur Général – 2 mars 2002. 

  8. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°64 de juillet 2003. 

  9. Lettre n°62 de Mgr Bernard Fellay aux amis et bienfaiteurs de la FSSPX (juin 2002). 

  10. Lettre n°60 de Mgr Bernard Fellay aux Amis et Bienfaiteurs de la FSSPX (mai 2001). 

  11. Entretien de Mgr Fellay à Dici, 24 janvier 2004. 

  12. Mgr Fellay. Entretien du 30 mars 2003 (Dici n°74). 

  13. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°63 de janvier 2003. 

  14. Lettre n°62 de Mgr Bernard Fellay aux amis et bienfaiteurs de la FSSPX (juin 2002). 

  15. Entretien de Mgr Fellay à Dici, 24 janvier 2004. 

  16. Entretien de Mgr Fellay à Dici, 24 janvier 2004. 

  17. Sermon de Mgr Fellay le 15 octobre 2006 à Villepreux. 

  18. Mgr Fellay. Au sujet de Campos : le mot du Supérieur Général – 2 mars 2002. 

  19. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°64 de juillet 2003. 

  20. Lettre n°60 de Mgr Bernard Fellay aux Amis et Bienfaiteurs de la FSSPX (mai 2001). 

  21. Lettre n°60 de Mgr Bernard Fellay aux Amis et Bienfaiteurs de la FSSPX (mai 2001). 

  22. Lettre n°62 de Mgr Bernard Fellay aux amis et bienfaiteurs de la FSSPX (juin 2002). 

  23. Lettre n°60 de Mgr Bernard Fellay aux Amis et Bienfaiteurs de la FSSPX (mai 2001). 

  24. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°63 de janvier 2003. 

  25. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°65 de décembre 2003. 

  26. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°66 de juin 2004. 

  27. Entretien de Mgr Fellay à Dici, 24 janvier 2004. 

  28. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°63 de janvier 2003. 

  29. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°63 de janvier 2003. 

  30. Conférence de Mgr Fellay à Paris le 11 décembre 2005. 

  31. Entretien de Mgr Fellay à Fideliter (n°171 de mai-juin 2006). 

  32. Mgr Fellay. Lettre aux amis et bienfaiteurs n°63 de janvier 2003. 

  33. Conférence de Mgr Fellay au Congrès de l’Angelus Press. DICI n°283 du 18 octobre 2013.