Pour en finir avec la Doctrine Sociale de l’Eglise

L’avènement de la Doctrine Sociale de l’Eglise (DSE) est en général associé à la parution de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII, en 1891, mais la dénomination entendue dans son sens actuel se trouve sous la plume du pape Pie XI, dans l’encyclique Quadragesimo Anno (1931).

En 2004, elle a fait l’objet d’une synthèse systématique et exhaustive, sous la forme d’un Compendium de la doctrine sociale de l’Église, à l’initiative du conseil pontifical Justice et Paix.

La DSE est un cursus d’une ampleur impressionnante et dont la qualité mérite manifestement de retenir l’attention. Ce serait une malhonnêteté intellectuelle de ne pas reconnaitre à la DSE l’importance spéculative d’un tel corpus. Or un problème de premier ordre se pose immédiatement à l’observateur attentif des débats politiques qui animent notre « famille de pensée ». Clercs et laïcs semblent unanimes pour tenir les deux propositions suivantes :

1° Tous les problèmes politiques importants y sont traités. Elle est exhaustive.
2° Cette « doctrine » est obligatoire (il s’agit donc ici d’un argument d’autorité)

Observons que ces deux caractéristiques sont étroitement liées. Quel serait en effet l’intérêt d’un cursus obligatoire s’il ne traitait l’ensemble des problèmes politiques ? Autrement dit à quel titre et comment la DSE ferait-elle la distinction entre les éléments de science politique simplement importants mais réputés facultatifs et ceux qui seraient à la fois importants et obligatoires ?


Tous les problèmes importants sont-ils effectivement traités dans la DSE ?

Pierre Martin dans Patrie, Nation, Etat cite Pie XII écrivant que « les points principaux sont contenus dans les encycliques, les allocutions et les lettres pontificales » et conclut en note : « D’autres points – secondaires – se trouvent dans les écrits des docteurs de l’Eglise, tels saint Thomas d’Aquin. »1
Or cette assertion est manifestement fausse.
Nous prendrons un exemple et non des moindres puisqu’il s’agit du problème de la légitimité politique. Ce thème est d’une importance capitale puisqu’il conditionne toute l’action politique. La moralité des actions politiques dépend directement de de la légitimité de l’Etat : soit l’Etat est légitime et la soumission est de mise et tout trouble à l’ordre est un péché grave, soit l’Etat est illégitime et alors la situation se complique…
L’ennui c’est que ce thème central de science politique n’est traité dans la DSE que par un membre de phrase – pas même une phrase entière – dans l’enseignement de Léon XIII.

Nous posons la question aux champions de la DSE : Durant tout le XX° siècle et ses millions de morts, la DSE peut-elle prétendre à l’exhaustivité alors qu’elle s’est révélée incapable de proposer aux citoyens catholiques un enseignement sur la légitimité du pouvoir politique ? Une telle carence dans un tel enseignement est manifestement une preuve d’insuffisance.


La DSE est-elle une doctrine obligatoire ?

Le pape Pie XII n’hésite pas à affirmer lors de l’Allocution aux membres du congrès de l’Action catholique italienne du 29 avril 1945 : Cette doctrine « est obligatoire ». Etonnant de ne pas avoir stipulé la chose avant 1945.2
Nous proposons maintenant une discussion plus serrée du problème.


La DSE à géométrie variable.

Très souvent, dès qu’un partisan de la DSE expose un sujet politique quelconque il s’empresse de modifier subrepticement sa propre définition de le DSE. En effet sans être grand clerc, on constate facilement ceci :

1° L’auteur embauche à son service de nombreux experts qui ne sont pas les papes de la DSE, comme par exemple saint Thomas d’Aquin, saint Augustin, saint Paul, Jean Madiran, mgr Pie, etc.
2° L’auteur fait un tri dans le cursus de la DSE qui est pourtant sensé être obligatoire dans sa totalité ; soit en passant sous silence l’enseignement de plusieurs papes depuis Léon XIII et le Ralliement3 ou chez Paul VI ou Jean-Paul II ; soit en ramenant de sa propre initiative l’enseignement ponctuel de tel ou tel pontife dont on doit reconnaître qu’il est parfois quelque peu surprenant, à ce qu’il estime devoir être la vérité pratique.4

Qu’on se le dise, les partisans de la DSE ont manifestement un problème de cohérence interne. Nous ne sommes pas chargés de leur apporter la solution d’un problème dont ils sont eux-mêmes la cause, mais simplement de faire remarquer que lorsqu’une théorie conduit à quelque inconséquence, il faut tenir que certaines prémisses sont fausses.
Par ailleurs, le problème est bien plus vaste que la simple alternative entre le fait que la DSE soit à la fois exhaustive et obligatoire ou trancher en disant qu’il est inutile désormais de lire Léon XIII.

En réalité la seule alternative intellectuelle est la suivante :
Ou s’intéresser véritablement, laborieusement à la vraie politique5, ou cesser de prétendre s’intéresser à la politique.


D’un point de vue d’ordre général

1° Avant Léon XIII, les Princes connaissaient et pratiquaient, par la prudence politique, la science politique. Ce savoir organisé doit bien être disponible ailleurs que dans la DSE ?

2° Si nous lisons bien Jean Madiran le domaine prudentiel serait souvent celui de la DSE. Comment peut-on penser que dans ce domaine prudentiel, le citoyen catholique devrait tenir compte non point des jugements historico-prudentiels du Prince (ce qui fut toujours le cas partout et de tous temps) mais des jugements proposés par les papes depuis Léon XIII ?6 L’affirmation par l’Eglise de l’autorité politique souveraine du Prince ne serait-elle dans ce contexte qu’un mensonge ? L’ordre naturel serait-il dissous dans l’ordre surnaturel de sorte que les papes doivent diriger tous les pays du monde par leur sagesse ?7

3° On nous présente les papes depuis Léon XIII comme des experts en prudence politique. Mais comment expliquer que ces experts si avisés n’aient pas su conserver leur propre territoire, en l’occurrence les états pontificaux aujourd’hui devenus un des Etats les plus petits du monde ? On ne s’en tirera pas par un calembour sur « la conjuration anti-chrétienne », la bonne politique se juge in concreto, dans les résultats. Par suite, l’existence d’ennemis n’a pas valeur d’excuse en politique.

4° Bien plus. Si comme l’explique Jean Madiran l’essentiel de la DSE porte sur des jugements historico-prudentiels, comment la DSE pourrait-elle avoir la qualification d’une science ? Car une science justement doit apporter à ceux qui la connaissent des jugements permanents et universels. Selon Thomas d’Aquin la cité est un tout d’ordre et pour ce motif il existe obligatoirement la science correspondante.8

5° La DSE ne traite pas de ce qui fait l’objet pour l’essentiel de la science politique de saint Thomas d’Aquin dans ses commentaires sur la Politique et l’Ethique d’Aristote (pour ne citer que ces deux ouvrages). Ni des grands débats qui l’oppose à Suarez par exemple. Comment l’expliquer ? Comment expliquer le silence de l’Eglise sur le fait de n’avoir pas diffuser largement les bons auteurs, vrais disciples de Thomas d’Aquin : Koninck, Meinvielle, Lachance, Descoq, etc ? Comment ne pas avoir pris part à leurs travaux ? En effet, le personnalisme de J. Maritain, erreur pratique singulièrement pernicieuse, a pu s’étendre au monde entier durant le règne de Pie XII. Aucune mise en garde adressée aux autorités politiques et aux citoyens n’a été faite par la DSE. Les thomistes américains ont lutté seuls contre cette erreur politique. Comment expliquer cette carence ?

6° La DSE dans sa partie théologie morale9, la partie la plus noble de ce cursus, est aujourd’hui elle-même en débat. Autrement dit, dans ce qui devrait être le plus sûr, l’incertitude morale règne. A quoi peut bien servir en pratique un cursus « obligatoire » de ce type ?


L’autorité de la DSE

La DSE relève du magistère pontifical ordinaire, réputé faillible. Dans ce contexte comment peut-on soutenir l’inerrance habituelle de la DSE ? Une exception est précisément celle de la liberté politique en matière religieuse si discutée de nos jours.10
Mais au niveau des principes, jamais la science politique n’est subalternée à la théologie proprement dite.11 En supposant – dato non concedo – que l’un des papes récents soit un hérétique formel, cette hérésie n’affecterait a priori en rien sa métaphysique ni sa science politique deux éléments d’ordre naturel. On ne peut donc pas rejeter l’apport doctrinal des papes conciliaires à la DSE sous prétexte d’hétérodoxie religieuse. Il y faut d’autres motifs et plus avisés. La position de certains traditionalistes, partisans de la DSE, face à l’enseignement de la doctrine sociale sous les pontificats de Paul VI jusqu’à François est donc singulièrement incohérente.

Donnons encore quelques notes d’incohérences autour de la DSE :
La théologie politique (ie le Christ-roi des nations)12 est scripturaire. C’est donc une erreur de mettre cette doctrine révélée à la remorque de l’encyclique Quas Primas, dont rien ne dit qu’elle soit inerrante. La doctrine du Christ-Roi ne mériterait-elle pas une promulgation « plus musclée ».13.


Instance réflexive

Si nous comprenons bien les partisans de la DSE, les clercs pourraient aujourd’hui critiquer sans limite le pontife régnant dans le domaine religieux mais cette latitude ne serait pas celle des laïcs pour ce qui concerne Léon XIII, dans le domaine politique ! Qu’on veuille bien peser un instant la force de cet argument.


Un document intéressant : l’incertitude sur la DSE (article de Jean Madiran)

États d’âme maçonniques :
« L’Histoire (majusculaire) a fait de la France la fille aînée de l’Église. »
Voilà qui est assez inattendu. Non pas en soi : mais en raison de l’auteur. C’est le dernier communiqué du Grand Orient de France, le mercredi 27 décembre 2007, qui nous assène cette vérité.
En somme, « il pleut des vérités premières, tendons nos rouges tabliers », comme disait Courteline.
• Le communiqué grand oriental ne prend acte de cette vérité première que pour y ajouter la sienne :
« Si l’Histoire a fait de la France « la fille aînée de l’Église », en revanche la République a su opérer une émancipation salvatrice vis-à-vis du religieux en forgeant souvent avec difficulté le concept de laïcité. »
Le communiqué exprime son « inquiétude face à toute volonté de présenter le fait religieux comme constitutif de l’identité politique et citoyenne, ce qui pourrait entraîner une sérieuse inflexion du modèle républicain français ».
• En somme, il y a en l’occurrence deux vérités premières.
D’une part : les racines chrétiennes – et plus que les racines, l’identité inaliénable – de la fille aînée de l’Église sont un fait historique, selon la parole de Jean-Paul II en 1980 : « France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? »
Mais d’autre part, il y a un autre fait historique : la République a « émancipé » la France, elle l’a détachée de son identité chrétienne, elle a apostasié les promesses de son baptême, et cet autre fait historique devrait être lui aussi pris en compte, ce qui n’est pas le cas avec les démocrates-chrétiens qui, évêques en tête, veulent s’installer dans la République française en ignorant son identité foncièrement anti-religieuse, manifestée par la séparation de l’Église et de l’État (et la corrélative non-séparation de l’État et de l’école).
• Ce qui inquiète le Grand Orient, c’est le discours du Président au Latran, et c’est pour cela qu’il appelle « tous les hommes de progrès à rester plus que jamais vigilants face à une réforme de la loi de 1905 qui représenterait un véritable danger pour la République ».
• C’est peut-être prendre un peu trop au sérieux le discours en question (Présent du 22 décembre), on verra bien ce qu’il en restera dans celui qu’il interprétera lundi soir. Il est vrai que le président Sarkozy avait envisagé de réformer la loi en question. Mais c’était pour pouvoir financer la construction des mosquées. Il s’y prend autrement, ayant constaté qu’il se heurtait à un consensus général pour ne pas toucher à cette fameuse et vénérable loi de 1905.
• L’aurait-on oublié ? L’épiscopat français apparemment unanime a manifesté, pour le centenaire du 9 décembre 1905, son attachement à la loi (et au concept) de séparation. Il en a été approuvé par la lettre pontificale du 12 février 2005, que cependant Henri Buttin considère, en raison notamment de sa date, comme arrachée au pape agonisant.
• Il y a en effet un doute.
Dans son exhortation apostolique Écclesia in Europa, en 2003, Jean-Paul II ne rejetait la séparation que si elle était hostile (ce qui est bien le cas de la loi de 1905 et de l’interprétation qu’en maintient le Grand Orient).
Puis, dans son discours du 12 janvier 2004, il revenait au terme traditionnel de distinction, disant : « Le principe de laïcité [est] en soi légitime s’il est compris comme la distinction entre la communauté politique et les religions. »
Mais dans sa lettre du 12 février 2005 aux évêques de France, le principe de « séparation » était accepté et déclaré « juste », cette qualification pouvant d’ailleurs être comprise soit comme une limitation soit comme une promotion : « Le principe de laïcité, écrivait-il en effet, auquel votre pays est très attaché, s’il est bien compris, appartient aussi à la doctrine sociale de l’Église. Il rappelle la nécessité d’une juste séparation des pouvoirs. »
Comme dit Rémi Fontaine dans son livre à ce sujet, nous en sommes toujours à La laïcité dans tous ses débats. En tout cas l’on ne voit pas bien ce qu’en la matière le Grand Orient pourrait avoir à redouter de l’actuel épiscopat français.14

JEAN MADIRAN, Présent du 28 12 2007


Conclusion de Marcel de Corte

Rappelons-le, la règle fondamentale du politique est l’échelle du Réel. Ne faudrait-il donc pas cesser « de christianiser la politique comme la plupart des clercs ne cessent de le faire depuis plusieurs siècles avec les résultats que nous avons sous les yeux15 ».

Thomas Audet et Bernard de Midelt
Pour Stageiritès


  1. Martin Pierre, op cit, p 6 

  2. cité par Martin Pierre, op cit, p 6 

  3. dès l’origine de la DSE ? 

  4. Par la méthode dite de la pieuse interprétation dont la revue Itinéraires jusqu’à Paul VI exclusivement est une véritable anthologie. Les citations sollicitées dans un sens manifestement inacceptable sont légion. Malheureusement cette détestable habitude perdure de nos jours, tout particulièrement dans notre famille de pensée. Par exemple lorsque Pie XI enseigne matériellement, mot à mot, le contradictoire de la science politique de saint Thomas d’Aquin sur les rapports de l’homme et de la Cité 

  5. et par suite à la science politique et pourquoi pas aussi, par voie de conséquence, à la DSE. 

  6. et pendant ce temps les non-baptisés, qui en seraient dispensés puisque n’étant pas sous la juridiction de l’Eglise, obéiraient eux aux jugements historico-prudentiels du Prince ? Autant dire l’anarchie. 

  7. Nous renvoyons le lecteur à nos différents articles sur le surnaturalisme 

  8. Prooemium des commentaires de la Politique, n 4 

  9. La théologie morale, au plan politique, traite de la doctrine du Christ, Roi des nations. 

  10. Marcel Clément et Bossuet soutiennent que la science politique est dans la Bible. A noter que l’islam soutient cette même thèse pour le Coran. 

  11. Une telle affirmation ce nomme le fidéisme. Le fidéisme au sens large désigne toute doctrine d’après laquelle les vérités fondamentales de l’ordre naturel au plan spéculatif et pratique (i.e. politique) ne peuvent être établies ou justifiées par la raison ; et par conséquent ne peuvent être connues et établies que par la Foi. L’Eglise a condamné les fidéistes : S. 3, c. 4 ; Denz., 1796 

  12. largement abordée dans les articles de B. de Midelt 

  13. En théologie, l’infaillibilité est une position doctrinale selon laquelle une autorité ne peut pas se tromper et l’inerrance une position selon laquelle un ou plusieurs textes ne contiennent aucune erreur. Ces deux termes sont parfois utilisés de manière interchangeable mais une distinction doit absolument être faite 

  14. ni des traditionnalistes pétris de DSE, nous ajoutons. 

  15. De Corte Marcel, Réflexion sur la nature de la politique, L’ordre français mai 1975 n°191 p 17.