Réponse de Civitas sur la politique et la légitimité

Civitas nous à envoyé une réponse suite à notre article du 31 janvier 2015 Tout pouvoir vient-il de Dieu ?.

Nous la publions ici à la demande de son auteur. Vous trouverez ensuite ce que nous en pensons.

 

Monsieur,

J’ai longuement hésité à vous répondre car je pense que l’objectif de votre article est de nous faire un mauvais procès. Cependant, comme vous avez eu l’honnêteté d’envoyer le lien de l’article à notre secrétariat, je vais essayer néanmoins de développer quelques réflexions que votre article m’a inspirées.

  1. Je ne pense pas que vous puissiez affirmer que Civitas (à travers mes écrits) considère le parlement européen comme une autorité légitime. Je n’ai nulle part employé ce mot. A aucun moment, ni moi, ni Civitas n’ont affirmé qu’il fallait obéir systématiquement au parlement européen, qu’il ne fallait douter d’aucune autorité politique de fait, etc. Cela, c’est vous qui croyez le déceler dans le droit de réponse que j’ai fait à Rivarol. J’ajoute immédiatement que je n’ai nullement l’intention ici de montrer si l’Union Européenne, le parlement, l’Etat français ou je ne sais quoi sont ici et maintenant des autorités légitimes. Cette réflexion me mènerait trop loin. Il y faudrait un livre pour apporter un début de réponse. Par contre, je crois utile d’observer qu’il est souvent stérile de déterminer si telles grandes organisations politiques détentrices de l’autorité la détiennent légitimement ou pas. Plus modestement, il vaut souvent mieux déterminer si telles ou telles de leurs politiques publiques sont légitimes ou pas. Enfin, pour finir sur ce point, je lisais récemment dans Conception catholique de la politique, du Père Meinvielle, les phrases suivantes : « Quel est le critère ultime et définitif pour reconnaître la légitimité ? […]. C’est la communauté qui, dans son adhésion habituelle, donne une efficacité juridique au régime de gouvernement et une loi constitutionnelle au pays. Cette adhésion habituelle témoigne que le bien commun est atteint dans cette société» (p. 65). Je ne sais pas si le bien commun est vraiment atteint sur le territoire de l’Europe. Il m’arrive parfois d’en douter fortement. En revanche, pour le moment, l’adhésion habituelle, l’efficacité juridique et la loi constitutionnelle existent (malgré les soubresauts eurosceptiques croissants, la fragilité de l’euro et la contestation gauchiste grecque). On peut le déplorer, mais c’est un fait qui s’impose à tous.
  1. De votre côté, à travers vos longues inférences, vous affirmez que nous ne doutons pas de cette légitimité et de l’obéissance due à l’Europe, en vous appuyant notamment sur la phrase suivante : « […] bénir une crèche dans l’une des institutions majeures détenant le pouvoir politique en Europe est un témoignage éclatant rappelant […] que le Roi des rois est Notre-Seigneur Jésus Christ et que c’est bien lui qui concède l’autorité aux détenteurs actuels du pouvoir, même si ceux-ci en font un très mauvais usage». Vous niez que le parlement européen dispose de l’autorité légitime, puisque son autorité n’est pas de Dieu : Notre Seigneur n’a pas pu la lui avoir concédée compte tenu de ce que les eurodéputés font de leurs pouvoirs (que vous distinguez à juste titre de l’autorité). Quant à moi, je maintiens que Notre Seigneur concède bien l’autorité, comprise comme un principe hiérarchique de coordination des êtres raisonnables, même à des organisations politiques qui peuvent être dans tel ou tel cas illégitimes, autorité qui en elle-même est nécessaire et bonne. En effet, « si donc il est dans la nature de l’homme qu’un grand nombre de semblables vivent en société, il est nécessaire qu’il y ait chez les hommes un principe par lequel gouverner la multitude. En effet, comme les hommes sont nombreux et que chacun pourvoit à ce qui lui est approprié, la multitude serait éparpillée, s’il ne se trouvait aussi quelqu’un qui prenne le soin de ce qui regarde le bien de la multitude. De même, le corps de l’homme ou de n’importe quel animal se désagrégerait, s’il n’y avait dans le corps une certaine force directrice commune, visant au bien commun de tous les membres. […]. Ceci se produit logiquement, car il n’y a pas identité entre le bien propre et le bien commun. Les êtres sont divisés quant à leurs biens propres, mais ils sont unis quant au bien commun. Or, des effets différents ont des causes différentes. Outre ce qui meut au bien propre de chacun, il faut donc quelque chose qui meuve la multitude vers le bien commun» (De Regno, lib. 1, cap. 1). Ce quelque chose, c’est l’autorité. Or, qui est cette autorité aujourd’hui en France et en Europe (car il faut savoir à un moment ou à un autre retourner des concepts au réel) ? Il y en a bien une ou plusieurs puisque nous ne vivons pas dans le désordre politique le plus complet.
  1. On peut bien sûr expliquer qu’il n’y a pas ou plus d’autorité légitime en France et en Europe aujourd’hui. Encore une fois, cette position mérite a minima d’être très longuement discutée, ce que nous ne pouvons faire ici. Soit dit en passant, ce n’est pas parce que vous vous déplacez au parlement européen pour bénir une crèche, que vous reconnaissez cette institution comme légitime. Vous comprendrez mieux pourquoi par la suite. Quoi qu’il en soit, en Europe, il y a quand même une autorité ou des autorités qui organise(nt) encore à peu près la vie de la cité et qui participe(nt) aussi à ce que notre monde soit encore vivable. A ceux qui en doutent, je ne leur souhaite pas néanmoins de vivre dans une pure anarchie où l’autorité est totalement absente. Comme l’explique justement Suarez : « Il arrive que la société, ne pouvant résister au tyran [mettons ici l’Europe : NDLR], doive le tolérer et se laisser gouverner par lui, parce qu’être gouverné par lui est moins grave qu’être dépourvu de toute discipline et de toute direction» (De Legibus, X ; je souligne). D’ailleurs, la vraie anarchie ne peut exister durablement : même dans les vraies sociétés criminelles où seule la loi du plus fort subsiste, il émerge toujours une autorité (le chef de bande, le mafieux, etc.) qui recrée un peu d’ordre dans le désordre généralisé, sans quoi personne ne pourrait survivre. On retrouve là l’homme par nature politique. De grâce, n’en tirez surtout pas la conclusion que l’Institut Civitas appelle à toujours obéir à l’autorité d’un mafieux.
  1. Sur l’absence d’action réellement politique dans Civitas et sa confusion avec l’action religieuse, vous vous trompez. L’erreur est en outre une faute car vous auriez pu vous renseigner sans trop de difficultés. Si vous connaissiez notre revue, nos divers écrits et nos interventions (conférences, universités d’été, colloques, etc.), vous constateriez que si nous n’ignorons ici et là nullement des arguments de « morale religieuse » (mais est-il interdit d’y recourir, même si on fait de la politique ?), nous exposons amplement des arguments qui concernent purement le bien commun naturel. Lisez par exemple nos articles et études sur le « mariage homosexuel »[1], sur les élections municipales, sur l’instruction à domicile, sur la géopolitique ou sur la politique culturelle. C’est beaucoup plus instructif que quelques phrases prélevées dans un droit de réponse ou que ce que les médias veulent bien dire de nous (prières de rue, etc.). J’ajoute, au fur et à mesure que je relis votre article, que nous avons plusieurs fois évoqué l’endettement de l’Etat, la création monétaire et les déficits publics…[2] Nous sommes en train de créer un réseau d’élus locaux catholiques pour les aider à prendre des mesures locales favorables au bien commun (gestion du patrimoine communal, fiscalité juste, politique des subventions…). N’est-ce pas de la politique ? Lorsque nous avons visité des commerces pour y distribuer des tracts et des brochures et discuter avec des commerçants et des consommateurs de l’absurdité économique et sociale du travail dominical (sans obliger tout le monde à aller à la messe), n’était-ce pas de l’action politique ? Vous n’êtes pas obligé de tout savoir de Civitas. Mais pour un article aussi accusateur que celui que vous avez réalisé, vous auriez pu aller aux sources au lieu de vous limiter à un droit de réponse et à ce que vous avez perçu de quelques manifestations.
  1. En ce qui concerne plus précisément nos manifestations publiques : manifester pour une crèche, par des « prières publiques », contre des blasphèmes ne constitueraient pas des actions politiques. Première observation d’importance : la politique est quelque chose qui se fait. Donc, lorsque l’on reste seulement au stade de la philosophie ou de la science politique comme beaucoup de nos amis (ce dont je ne vous accuse pas puisque je ne connais pas l’ensemble de vos activités), l’on n’a pas encore fait d’action politique en faveur du bien commun. Je tenais à le rappeler. J’admets volontiers que dans quelques-unes de nos manifestations, la tonalité était plus religieuse que politique. Par exemple, en ce qui concerne la fameuse bénédiction de la crèche, je veux bien vous concéder que cette opération avait une tonalité surnaturelle à laquelle nos actions ne doivent surtout pas se limiter. Cependant, loin de manifester notre reconnaissance officielle (sic) des institutions européennes, cette bénédiction pouvait néanmoins aiguiller les consciences de nos décideurs et des citoyens sur l’importance d’agir conformément au bien commun. Lorsque les institutions détruisent (partiellement) le bien commun, il est très important de rappeler à tous, au besoin par une bénédiction publique de crèche, qui est le Roi de l’univers et des sociétés, devant lequel les hommes politiques, plus ou moins légitimes, seront au final comptables de leurs actions. C’était le sens du droit de réponse à Rivarol. Autre exemple : lorsque nous manifestons contre des blasphèmes, nous sommes par contre en plein dans l’action politique tant il est vrai que le principe même du blasphème public, en salissant ce que certains citoyens ont de plus cher, détruit l’amitié et la justice entre les citoyens. Or, même si le blasphème est par définition religieux, il me semble bien que l’amitié et la justice sont des critères du bien commun naturel.[3] Demander la cessation des blasphèmes est donc tout autant un acte de résistance religieuse qu’un acte politique favorable à ce bien commun naturel que vous invoquez à tout bout de champ.
  1. Nous en arrivons enfin à la finalité de votre article, qui révèle malheureusement une manœuvre très contestable. J’espère que vous ne l’avez pas fait exprès. Selon vous, après avoir mobilisé tout une série d’arguments qui peuvent susciter incidemment quelques légitimes débats, tout s’éclairerait quant à la question de la portée réelle de nos actions : nos actions n’étant pas politiques mais religieuses[4] ou morales, Civitas, se servant faussement du terrain politique, ne serait rien d’autre qu’un instrument caché d’apostolat de la FSSPX.[5] Ceci est évidemment faux pour peu que l’on veuille bien voir, ce qui n’est pas difficile, que nos actions sont bien pour la plupart essentiellement politiques (voir plus haut). Dès que vous passez à une critique plus générale de nos actions, critique qui montre encore une fois que vous les connaissez très peu, vous révélez que votre objectif n’est pas vraiment de mettre en cause des actions ponctuelles que nous pouvons mener ici ou là, mais de nous imputer en fait un fidéisme systématique, position bien commode pour nous accuser in fine d’être les « agents recruteurs » de la Fraternité. Or, face aux faits, les raisonnements hasardeux s’écroulent vite : l’ensemble de nos activités montrent que nous prenons très au sérieux la restauration du bien commun et la connaissance des lois politiques par lesquelles on peut y arriver.

Pour finir, relisons votre conclusion.

« Militer pour le règne du Christ-Roi sur nos sociétés par des actions détournant les catholiques du véritable combat politique (la restauration du bien commun) ne conduit-il pas Civitas à faire le jeu de l’ennemi ?
Civitas entrave donc la restauration du bien commun. Par sa doctrine et par l’incohérence de ses actions, Civitas freine l’avènement du règne de Notre-Seigneur Jésus Christ, Lui, le Logos de l’Univers, qui a voulu des lois politiques dans le monde
. »

J’ai réécris votre conclusion entièrement pour me convaincre que je ne rêvais pas. Pour ceux qui n’ont pas lu l’éditorial de Rivarol qui a motivé ma réponse, je rappelle que celle-ci n’est pas une argumentation philosophique développée comme la vôtre, mais un simple droit de réponse, avec toutes les limites de développement que comporte un tel exercice. Par conséquent, il me paraît très abusif d’en tirer la conclusion d’un prétendu augustinisme politique de l’Institut Civitas et que Civitas est une simple courroie de transmission de la FSSPX, en vue d’un apostolat qui ne dit pas son nom. Rendez-vous compte : vous avez réussi à tirer vos conclusions lapidaires, par lesquelles vous jugez l’ensemble de notre institut, d’un droit de réponse dans Rivarol et de quelques citations sur la Doctrine Sociale de l’Eglise glanées dans les pages web de Civitas. Je n’ai qu’un mot à dire : bravo ! Vous êtes très fort.

Vous avez surtout mobilisé des connaissances en philosophie politique pour faire un mauvais procès à Civitas dont, dans les temps difficiles que nous vivons, y compris dans nos milieux en voie de fragmentation, nous aurions pu tous nous passer. Si ce que vous souhaitiez dire vous paraissait si important, vous auriez gagné à envoyer un courrier privé à Civitas avant de tirer publiquement de grandes conclusions sur un site Internet. Nous aurions alors contacté nos conseillers doctrinaux pour discuter calmement et avec profit pour tous de tout cela.

Naturellement, je vous demande de bien vouloir publier ma réponse. Vous y répondrez si vous le jugez utile (ce dont je ne doute pas). En ce qui me concerne, ma contribution s’arrêtera là, non parce que je refuse la controverse, mais parce que je préfère consacrer le peu de temps dont je dispose à une action de terrain, plus adaptée à ceux (l’écrasante majorité) qui ne sont ni philosophes ou spécialistes de science politique, ni n’ont le temps de le devenir, et que j’estime au final plus utile au bien commun. Nos milieux, qui pèchent souvent par surnaturalisme, finissent aussi par regorger de philosophes et autres penseurs plus ou moins pointus et pointillistes qui n’ont jamais été confrontés aux difficultés de l’action. Mais nous n’avons que très peu de soldats. Or, ils sont indispensables pour gagner les guerres. Tant pis si je me fais encore traiter d’activiste !

Cordialement.
Henri Préhaut

 

[1] Vous écrivez : « Par exemple, l’endettement de l’Etat, et le racket des citoyens qui s’ensuit (exemple : la création monétaire) sont des signes plus importants de l’absence de poursuite du bien commun que ne l’est une loi sur un « mariage » des invertis ». J’espère que vous n’êtes pas sérieux. Je suis parfaitement d’accord pour affirmer par exemple que l’endettement irresponsable que nous subissons depuis des décennies peut provoquer à terme un effondrement de la civilisation. Mais la destruction du socle de la société politique – les familles – par le « mariage » homo et son corollaire logique l’adoption par les homosexuels, n’est rien d’autre qu’un crime d’Etat contre des milliers d’enfants, dont il sortira des inadaptés sociaux que nous devrons encore soigner à grands frais. Cela ne concerne-t-il pas le bien commun et la politique au moins autant que l’endettement public ?

[2] Pour votre information, nous préparons un numéro spécial sur l’étalon or.

[3] Avec les nouveaux dessins blasphématoires contre les musulmans publiés par le Charlie Hebdo, de nombreuses églises ont brûlés en Afrique et de nombreux chrétiens ont été tués. Cela n’est pas qu’un problème religieux mais touche évidemment le bien commun.

[4] Sur la question religieuse, vous retournez contre nous ma référence à Vatican II. J’avoue qu’avec le recul, j’écrirais peut-être les choses un peu autrement : je supprimerais en particulier l’adverbe « notamment » et déplacerais la référence à Vatican II. Je souligne néanmoins que la trahison officielle des clercs depuis Vatican II a au moins fortement accentué une crise politique plus ancienne. Car il ne vous aura pas échappé que, dans le réel, les ordres politiques, religieux, économiques peuvent être plus ou moins étroitement imbriqués, et que les acteurs savent parfaitement agir dans un ordre pour atteindre incidemment des objectifs qui en concernent un autre. Enfin, sur ce point (la référence à Vatican II), je déplore que vous tiriez des conclusions un peu rapide : « La crise politique prendrait donc en partie racine dans Vatican II. Il faudrait une solution religieuse à un problème juridique. Civitas est en conséquence un institut fondamentalement etc. ». On admirera l’emploi du conditionnel pour laisser penser que Civitas pourrait bien voir dans la religion la solution de nos problèmes politiques [ce qui est faux], pour conclure par une affirmation au présent de l’indicatif que l’institut est fondamentalement fidéiste et augustinien…

[5] Pour vos lecteurs, je confirme que Civitas, dont le conseil doctrinal est tenu en partie par des prêtres de la FSSPX, est bien d’abord une œuvre politique, qui décide indépendamment de la FSSPX de ce qu’elle doit entreprendre. Que maintenant, par accident, certains se rapprochant de Civitas se rapprochent par la suite de l’une ou l’autre des communautés de la Tradition catholique (et pas seulement de la FSSPX), faut-il s’en désoler ?

 

Monsieur,

Votre réponse est en soi plus grave que les faits dont nous avons parlé dans le précédent article, car il est plus grave d’édifier sciemment une doctrine fausse que de produire des actes répréhensibles[1]. Les actions de Civitas pourraient découler d’une carence accidentelle en science politique, mais votre réponse montre qu’il n’en est rien. Vos actions découlent bel et bien d’une doctrine assumée. L’adage est encore une fois vérifié : l’agir suit l’être.

 

Importance de la science politique

Même si vous sous-entendez de manière à peine voilée que Stageiritès est un énième groupuscule qui passe plus de temps à « philosopher » qu’à agir politiquement – ce qui n’est rien moins que faux, il faut admettre que la politique quoiqu’essentiellement pratique n’en reste pas moins l’objet et la prérogative d’une science[2]. Nous ne nous permettrons pas de vous offenser en vous rappelant que la vertu principale de l’homme politique est la prudence, qui n’est pas en soi une vertu morale, mais qui est une vertu intellectuelle. En effet, la prudence est à la raison ce que sont les autres vertus aux puissances appétitives. Une vertu intellectuelle qui se définit comme la droite raison dans l’agir ne saurait donc se passer de la raison. Autrement dit de la science politique. L’ignorance de ce principe ne peut que porter préjudice à votre appréciation de la politique et par suite à ce que vous nommez vos « actions politiques ».

 

Retour sur la question de légitimité

Ce préambule nous permet de revenir à la question politique de la légitimité. Nous ne referons pas la démonstration de ce qui confère la légitimité d’un gouvernement ici[3]. Toute efficience se justifie, surtout en science pratique, dans la finalité poursuivie[4]. Pour l’État, il est donc question du bien commun.

Cette question est centrale dans notre controverse et non « stérile ». Vous semblez tantôt affirmer la légitimité du « pouvoir » en place, tant au niveau de l’UE que de la France, et tantôt le remettre en doute. Or, c’est une aberration morale. En effet, la question de la légitimité, et donc du bien commun, est centrale au débat du « que faire en politique aujourd’hui »[5].

En effet, la morale exige des sujets qu’ils obéissent à l’Autorité légitime, comme elle requiert de remplacer la cause efficiente de la société si cette cause détruit le bien commun[6]. L’absence de prise de position sur ce point ne peut pas moralement se tenir. Si l’État est légitimé, la soumission est de mise, et la révérence à l’autorité est un bien. Par suite, vos actions lobbyistes (c’est vous-même qui vous prétendez tel[7]) ne sont que des manœuvres révolutionnaires, portant le désordre dans la nation. Dans le cas contraire, que vous ne semblez envisager qu’à contrecœur, de microcosmiques actions accidentelles (tractage et autres tentatives de prises de poste de conseillers municipaux dans de petits villages) ne saurait suffirent.

Votre position n’est pas des plus commodes s’il en est. Implorer, comme vous le faites, de n’avoir pu recourir à des « conseillers doctrinaux » pour nous répondre, n’est pas non-plus pour nous rassurer sur vos compétences en analyse politiques. N’y-a-t-il personne de qualifié au sein de CIVITAS pour nous répondre ? Sommes-nous en droit de penser que lesdits conseillers portent, pour leur plus grande majorité, la soutane ?

Il n’est pas interdit aux clercs de s’intéresser à la chose politique, mais ce n’est pas leur finalité. Par définition, le politique intéresse d’abord les laïcs.

 

L’emprise de la FSSPX sur CIVITAS

Ce qui nous mène à notre accusation que vous tentez de repousser. Il en faudra plus pour nous démontrer que CIVITAS n’est pas une plateforme logistique de la FSSPX.

Tout d’abord, reprécisons l’accusation. Vous avez cru comprendre que nous accusions CIVITAS de n’être qu’une forme d’apostolat développé par la FSSPX. Mais ce n’est pas ce que nous voulions dire. Au regard de la teneur de vos propres document doctrinaux (références constantes au « Magistère », actions religieuso-politiques, sessions de formation animées uniquement par des clercs de la FSSPX, etc.), nous vous accusons d’être la traduction activiste d’une théorie politique erronée tenue par la grande majorité des clercs de notre famille de pensée :

la solution politique par le religieux, découlant de l’erreur doctrinale du personnalisme qui conduit notre milieu au familialisme, au surnaturalisme, et bien sûr à l’augustinisme. Il est manifeste que votre conception de la politique est d’abord celle de certains prêtres de la FSSPX, ne serait-ce à cause de ceux qui possèdent la prérogative de l’enseignement en science politique dans vos sessions, vos colloques et vos revues (abbé Toulza, abbé Beauvais, abbé Billecocq, etc.).

 

De l’ignorance de la nature du bien commun.

Un témoignage flagrant de votre incompréhension se situe dans la doctrine du bien commun que vous semblez professer, comme l’atteste la dernière session de formation politique[8] de l’abbé Billecocq, que l’on trouve sur votre média Médias-Presse-Info et sur votre site. Non seulement nous voyons le prêche d’un prêtre en lieu et place de l’enseignement d’un philosophe politique, mais nous sommes aussi les spectateurs désolés d’une doctrine foncièrement fausse.

Pour ne parler que de la notion du bien commun, celui-ci nous est présenté comme un bien partagé. Le bien commun serait, pour vous, le bien de tous. Or commune (en latin), n’a jamais voulu dire « commun », comme peut être « commune » la table d’une salle à manger pour une famille. Commune doit être compris comme général ou universel. Une telle ignorance au plan spéculatif engendre nécessairement des erreurs pratiques.

En effet, le bien commun n’est pas le bien de tous, mais le bien du tout. Par suite, confondre l’un avec l’autre amène au personnalisme. D’une part, comme nous sommes catholiques, ce personnalisme sera religieux : le bien de chacun sera d’abord la conversion, et la solution politique sera donc perçue comme religieuse et/ou surnaturelle ; d’autre part, il y aura confusion entre la monastique, la domestique et la politique[9]. Et c’est précisément le mélange de ces notions qui caractérise CIVITAS. Vos actions sont toutes emplies de religieux et de « surnaturalisation », et ne sont que d’ordre monastique ou domestique (municipales, affaires de mœurs, familles, économies, catéchisme et autre sur Médias-Presse-Info, etc.). Par conséquent, vos actions sont condamnées à être apolitiques.

 

Vous avouez vous-même votre apolitisme

Lorsque vous nous présentez comme des actions politiques la sensibilisation de plusieurs commerçants à la question du travail le dimanche, lorsque vous militez localement pour les municipales, vos actions ne concernent que le domaine infra-politique : le domaine domestique, local et ne considère donc pas la question du bien commun, et par suite n’influe pas dans le politique. Le politique est la science du gouvernement des États, non celle de l’administration de tel ou tel catégorie subsidiaire ou secondaire (quoique nécessaire, nous ne le nions pas) de la société.

Le Politique vise la poursuite du bien commun et donc ce qui peut agir par efficience dans toute la société : la possession et l’exercice du pouvoir. Il est faux de penser pouvoir remonter de la sphère familiale ou sociale (mairies, associations, média sur Internet, etc.), « par capillarité ou tâche d’huile », jusqu’à la possession du pouvoir suprême. Cela constituerait une manœuvre révolutionnaire. L’ordre politique, dispositif central de l’ordre naturel voulu par Dieu, veut que l’action politique aille du supérieur à l’inférieur, le contraire de l’utopie démocratique à laquelle vous prétendez que « Notre Seigneur concède bien l’autorité ». L’adage est bien connu : ce sont les chefs qui font les subordonnés, et non les subordonnés qui font les chefs. D’ailleurs, l’adage est ainsi démontré, nous sommes dans une société révolutionnaire et votre forma mentis l’est également : vous pensez pouvoir agir par la base.

 

Que faire alors ?

Nous ne dénigrons pas les actions sociales (municipalité ou manifestation anti-mariage gay par exemple), mais prétendre faire ainsi de la politique par système idéologique n’est qu’une illusion.

N’en déplaise aux activistes, la solution est d’abord à chercher dans la science politique : analyse de la situation (légitimité ou non du pouvoir, ce qui implique connaitre la science politique spéculativement dans ses principes), puis agir proportionné, et réaliste, c’est-à-dire précis sur la finalité : la reconquête de la cause efficiente de la société politique.

Thomas Audet
Pour Stageiritès

 


 

[1] Comme l’étaient la réponse romaine aux Dubias de Mgr Lefebvre par rapport aux actes œcuméniques de l’époque. Cf. Marcel Lefebvre, une vie, Mgr Bernard Tissier de Mallerais, édition Clovis.

[2] Cf. notre article « On ne parle pas de politique sans principes philosophiques ».

[3] Pour une étude plus complète, se reporter à nos études « Les principes du ralliement de Léon XIII » ou « Tout pouvoir vient-il de Dieu ? ».

[4] Cf. Sur la métaphysique appliquée à la science pratique « Métaphysique des accords ».

[5] Cf. Sur la centralité de la question du bien commun : « Midelt répond à un intermittent du Thomisme ».

[6] On se souviendra que selon Thomas d’Aquin lui-même : « celui qui tue le tyran doit être loué et récompensé », II Sent., XLIV, q.2, a.2.

[7] Cf. Vos propres déclarations

[8] Voir ici

[9] La société s’organise en trois infrastructures dont la politique est la structure architectonique : la monastique (morale individuelle), la domestique (ou l’économie, science concernant les sociétés intermédiaires, imparfaites) et la politique.